samedi 22 mars 2008
Vivre?..Pour faire quoi?
Vivre ?...Pour
faire quoi ?
La
grande déprime des 15-25 ans
Par
Jacqueline Remy, Marianne n°570 du 22 au 28 mars 2008
Anorexies graves, phobies
scolaires, fuites du réel dans l’alcool ou la drogue…Les jeunes Français vont
mal, très mal. Un malaise touche autant les zones sensibles que les milieux
favorisés.
Le titre pourrait
passer pour une promesse : « Baccalauréat ». Réalisé à Paris
dans le cadre du lycée Buffon par Morgan Gicquel, un élève de terminale S
(option cinéma), ce moyen-métrage de cinquante minutes raconte l’histoire de
cinq élèves s’apprêtant à essuyer l’épreuve reine de la scolarité française.
«
Le premier, en retard, se fait écraser en traversant la rue, détaille
l’auteur. La deuxième, qui en a marre de
ses parents, se scarifie pour les impressionner, mais elle se rate, se taille
une veine, et meurt. Le troisième, pessimiste sur l’état du monde, boycotte une
épreuve qu’il juge vaine et inutile. La quatrième fait une overdose s’antidépresseurs. »
Et la cinquième ? « Une fois devant
la salle, elle décide de ne pas entrer, par solidarité avec les quatre autres. »
Bref, le jour dit, aucun d’entre eux ne pénétrera dans la salle d’examen.
Sans le savoir,
Morgan Gicquel a parfaitement résumé dans son film – projeté au lycée le 30
janvier dernier, jour de ses 18 ans – les conclusions effarantes d’une batterie
de rapports et d’études qui, chacun à sa façon, dressent ces temps-ci un
tableau plutôt sombre des jeunes Français. Certains vont mal, très mal. Et,
selon une enquête de la Fondation pour l’innovation politique, menée dans 17
pays industrialisés - « Les jeunesses face à leur avenir »-, ils
sont, avec les Japonais, les plus pessimistes des 15-29 ans interrogés à
travers le monde. Ils voient l’avenir en noir. C’est la grande déprime.
Le 20 novembre, Journée internationale des droits
de l’enfant, la défenseure ad hoc,
Dominique Versini, a donné le la en
publiant son rapport annuel, exceptionnellement consacré aux postpubères sous
le titre « Adolescents en souffrance, plaidoyer pour une véritable prise
en charge ». Ils dorment mal, sèchent la classe, boivent trop, se
défoncent, s’automutilent, prennent des psychotropes, ont des problèmes avec la
nourriture, jouent avec la mort et, parfois, ce n’est pas un jeu. Le suicide
est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans après les accidents de la
route. Les adolescents seraient de plus en plus nombreux à tenter de se
suicider (40 000 tentatives annuelles). Ils sont, en revanche, plutôt
moins nombreux à en mourir : 577 décès, chez les 15-24 ans en 3005, pour
un millier vingt ans plus tôt. Dominique Versini, qui déplore qu’on s’occupe
moins des ados que des SDF, insiste :
« Ce n’est pas un problème de santé publique, mais un malaise sociétal. »
La commission des Affaires sociales du Sénat a monté un groupe de travail
sur le sujet, et une coordination interministérielle devait se mettre en place
au début de l’année.
Que
leur a-t-on fait, ou pas fait, pour qu’ils soient aussi malheureux ?
Certes, seule une frange des adolescents est réellement concernée. Un sur
quatre se plaint de troubles du sommeil, un sur 10 prend des médicaments pour
lutter contre l’anxiété ou l’insomnie, un sur 10 souffre de troubles
alimentaires (un sur 100 sous une forme très grave), un sur 20 a séché le
collège ou le lycée plus de quatre demi-journées par mois. De 5 à 10% admettent
s’être fait mal exprès, 11,3% des filles et 6,6% des garçons se sont scarifiés,
28% des 15-19 ans ont été ivres plus de quatre fois dans l’année, et les comas
éthyliques se multiplient. Malgré leur inégale gravité, tous ces faits,
additionnés, finissent par faire une masse.
La
souffrance a toujours été le prix du passeport pour l’âge adulte. Mains elle
prend aujourd’hui des formes impressionnantes, tandis que ce fameux âge adulte,
lui, se fait attendre. L’adolescence est devenue un temps de mutation qu’on
étire comme un élastique, de plus en plus tôt, de plus en plus tar, dans une
absurde cacophonie statistique. Plus personne ne sait à quel seuil fixer l’entrée
dans le monde adulte. On est civilement majeur et on a le droit de vote à 18
ans. Mais, dans l’esprit des parents, l’enfant reste un enfant tant qu’il n’a
décroché son premier emploi sérieux (à 22 ou 23 en moyenne) ; tant qu’il
vit sous le toit familial (21 ans), ou même tant qu’il n’a pas eu son premier
bébé (29 ans). Pour les mutuelles et les impôts, on peut rester enfant à charge
jusqu’à 25 ans. Aux yeux de la justice, on est responsable pénalement dès 13
ans et, en cas de récidive, l’excuse de minorité –n’est plus automatique au
dessus de 16 ans, depuis la loi Dati de l’été 2007. « Si nous sommes des adultes aux yeux de la justice, pourquoi
sommes-nous toujours considérés comme des mineurs quand il s’agit de voter ? »
s’indigne Morgan Gicquel qui n’est pas loin de penser que, si les ados
constituaient une force électorale, on s’intéresserait plus, ou mieux, à eux.
Quoi
qu’il en soit, la souffrance adolescente ne s’éteint pas miraculeusement à la
majorité, à en croire
le passionnant essai que vient de publier la sociologue
Monique Dagnaud – La Teuf, au Seuil-
et qui raconte le festival d’autodestruction auquel se livrent compulsivement
une partie des 18-25 ans. En partant d’un enquête sur les conduites à risques
réalisée par le Credoc pour la sécurité routière, cette spécialiste des médias
a décidé de se pencher sur les tendances culturelles de cette frange de jeunes
(15%) qui, dit-elle, sortent, énormément. Première surprise : elle s’attendait
à travailler sur la fièvre du samedi soir mais elle s’est aperçue que tous les
teufeurs que ses enquêteurs avaient repérés sortaient en fait deux ou trois
fois par semaine, quitte à ramer dans le brouillard le lendemain pour aller au
travail ou en cours. Deuxième surprise : « Pour eux, comme pour une partie croissante de la jeunesse,
la teuf ne constitue pas un moment de respiration, un loisir parmi d’autres,
mais un véritable mode de vie. » Troisième surprise : on ne fait
plus la fête, assène-t-elle, on part dans la « déjante », la « défonce » les bons et les
mauvais « délires ». La
teuf est une bulle où « des
adolescents et postadolescents s’étourdissent de musique, d’alcool et de
drogues dans d’interminables virées nocturnes om les chaos de la planète ne les
atteignent pas, écrit Monique Dagnaud. Seuls
les intéressent ces tempos qui font battre le sang » Bref, on s’éclate
au risque d’imploser.
Tous
les jeunes ne s’adonnent pas sans frein aux vertiges collectifs : un sur
six est vraiment accro. Mais assure la sociologue, ces fous de teufs sont des extrémistes
qui traduisent un mal-être général et diffus dans leur classe d’âge. Bien que
soucieuse de souligner que tous les ados ne vont pas mal, la défenseure des
enfants renchéris : « Beaucoup
ont du mal à se projeter dans l’avenir, ils ont l’impression qu’ils n’arriveront
à rien. » D’où cette folle envie de se carapater.
Fuir
la trivialité du réel.
Ils fuient les obstacles, et l’on voit se
multiplier les cas de phobie scolaire, forme moderne du cancre, qui, hier
coincé près du radiateur en attendant le miracle –comme le raconte tendrement
Daniel Pennac dans Chagrin d’école (Gallimard)-,
va désormais au plus simple : il reste à la maison. Ils fuient le réel,
dans l’alcool, le hasch, ou le virtuel. « Ce
sont des mutants ! » s’exclame Dominique Versini, dont le rapport
épingle l’addiction contagieuse aux jeux vidéo, et qui, dans un registre moins
alarmiste, souligne qu’il y a « presque
autant de jeunes blogueurs sur Skyblog (10 millions) que de moins de 18 ans
dans la population française (15 millions). » Au fond, ils se fuient
eux-mêmes. Souvent dans l’espoir de mieux se retrouver, quitte à se prendre
pour leur avatar dans Secondlife, le cyberespace à succès, ou pour un mirage,
comme dans Into the Wild, le film de
Sean Penn qui fait un tabac dans les salles de cinéma depuis le début de
janvier.
Inspiré de l’histoire vraie de Christopher McCandless,
un jeune américain promis à un bel avenir qui lâche tout pour se chercher dans
la nature brute et sauvage de l’Alaska, le film annonce : Il y a des gens qui partent en quêtent d’aventure,
Christopher McCandless était parti en quête de lui-même. » Un voyage
initiatique loin de la société de consommation, une traversée mortelle du
miroir des apparences : « L’important
dans la vie n’est pas d’être fort, dit la voix pff, mais de se sentir fort et
de prendre sa propre mesure. » Un message formaté à l’intention des
ados, reçu cinq sur cinq. L’histoire finit mal, la morale social est sauve :
« Le bonheur ne vaut rien s’il n’est
pas partagé. »
On est donc prié de retourner à la civilisation.
Et à la trivialité du réel, 23 janvier, Levallois-Perret. Une quarantaine d’étudiants
en sciences de la communication, à qui l’on demande s’il se reconnaissant dans
les conclusions françaises de l’enquête internationale sur le moral des jeunes,
réagissent en chœur : « Evidemment,
nous sommes pessimistes ! » C’est rare, une génération qui se
reconnaît dans les stéréotypes qu’on file sur elle. Au fond de la salle, une
fille, Sarah, finit par s’indigner solitairement, à voix haute : « Arrête de pleurer, on dirait qu’on va
tous mourir ! J’en ai marre, de tous ces gens qui se plaignent, moi, je
suis optimiste, c’est à nous de changer les choses, c’est à nous de changer le
monde ! » Toute la classe se retourne et lui tombe dessus unanime :
« Alice au pays des merveilles, tu
te crois dans un film ? » daube l’un. « C’est pas ton optimisme qui va te donner du boulot et nourrir
tes gosses », jette l’autre. « Peut-être
qu’elle y arrivera, à son utopie énorme, mais c’est qu’elle aura du bol ! »
conclut un troisième. Une utopie énorme, de « changer les choses » ?
Tout gémissent : « Regardez la télé, on ne nous parle que de guerres, des
attentats, des morts, du chômage. On sait qu’on a très peu de chance de s’en
sortir, à part ceux qui font des écoles de commerce, à qui les banques
accordent des crédits pour payer leurs études et même leur loyer. » Et de citer le livre « désespérant » de
cette journaliste qui s’est mise dans la peau d’un bac +3 à la recherche d’un
emploi et a galéré pendant un an pour remplir son frigo.
Du béton, ce livre. Pour eux, c’est ça, le réel.
Et ils expliquent qu’ils vivent dans un monde hostile, avec pour tout bagage
les souvenirs merveilleux et festifs de leurs parents : « C’est d’autant plus dur pour nous qu’on
nous parle tout le temps de 68. Leur génération, c’était la liberté. Ils n’avaient
pas de diplômes et ils avaient du travail. On a idéalisé cette période, elle
nous fait rêver. » Ne sont-ils
pas fatigués, justement, d’entendre exalter la jeunesse de leur parents, qu’on
va à nouveau célébrer au printemps, en ce quarantième anniversaire ? « Au contraire, protestent-ils. Cela nous intéresse, de comprendre ce qu’on
vécu nos parents. » La
réciproque n’est évoquée par personne. Ce n’est pas le sujet.
Evidemment, la réalité leur donne en partie
raison. L’avenir est incertain, d’autant moins balisé que la génération d’avant,
très concentrée sur elle-même, a laissé pourrir un certain nombre de dossiers
urgents, comme les retraites, l’environnement, les universités, la recherche,
les quartiers ghettos. D’ailleurs, le pessimisme des moins de 30 ans est en
partie le simple reflet générationnel du moral collectif de la population
française, en berne comme chacun le sent. D’après l’enquête Kairos pour la
Fondation de l’innovation politique, les Français de 16 à 29 ans sont peu
nombreux à penser que leur avenir est prometteur (26%), celui de la société
encore moins (4,2%) et à se convaincre qu’ils auront un bon travail (27%),
alors que les Danois et les Américains, par exemple, sont selon les deux
questions de deux à quatre fois plus nombreux à le croire. Parallèlement, selon
une récente étude du Centre d’analyse stratégique, les trois quarts des
Français adultes pensent que l’avenir de leurs enfants sera plus difficile que
l’a été le leur. Ils se méfient de tout le monde, des institutions, de leurs
représentants, de la mondialisation, et même de leur voisin : 22%
seulement pensent qu’on peut faire confiance à autrui. Deux économistes, Yann
Algan et Pierre Cahuc, qui ont publié à l’automne un essai, la Société de défiance (éditions de la
Rue-d’Ulm), y voient la clé de l’autodestruction du modèle français. Mais c’est
d’abord une crise du « nous » : collectivement plus pessimistes
(avec les Grecs) que les autres Européens, les Français adultes restent
optimistes sur leur situation personnelle.
Pas les jeunes. Et ils s’étonnent qu’on s’étonne
de leur fatalisme. « On nous martèle
que, si on a pas le bac, on n’est rien, que le pays est paralysé et le monde
pourri, explique Morgan. On le choix entre rentrer dans des cases, ou se
tirer une balle dans la tête. » Les cases, quelles cases ? Ils le
disent tous, des collèges de banlieue aux lycées de l’élite, hors des grandes écoles,
point de salut assuré. « On sait qu’on
risque de ne pas s’en sortir, dit Olga, à
l’exception de ceux qui font des écoles de commerce, et à qui les banques
accordent des crédits pour payer leurs quatre années d’études et leur loyer. »
Tous se targuent d’avoir les pieds sur terre, eux. Pas comme leurs parents,
« qui pouvaient s’offrir le luxe d’être
idéalistes, il n’y avait pas de chômage. » Hélène soupire : « On a perdu nos illusions. » D’ailleurs, soulignent-ils, les profs le
ressassent : il n’y a pas de débouché, c’est la mauvaise filière, la précarité
guette. « En L, les profs ne
cessent de nous décourager, renchérit Pauline, ça donne pas envie de s’envoler. » D’où leur peur du changement. Qui les pousse à
résister aux réformes, « par pur
conservatisme » juge Paula. Qui, sauf phobie scolaire, les retient de
lâcher les grilles de leur établissement scolaire. « Même quand ils n’on pas cours, ou quand ils sont exclus du
collège, observe Hanifa Sadaoui, conseillère principale d’éducation à
Clichy, les élèves restent souvent devant
les portes. »
Face
à ce « réel » qui fait si peur, « soit
on s’accroche, on a de l’ambition, dit Louise, soit on laisse tomber, je deviens rien, je fume des pet’ (pétards)
toute la journée. » Et sa copine s’exclame : « c’est ce que fait mon frère, il a 19 ans, il est loin d’être
con, pourtant il est scotché à un nouveau jeu sur la Toile qui consiste à se
passer un joint virtuel d’un internaute à l’autre ! » Laurence
Hansen-Love, professeur de philosophie dans deux lycées parisiens et animatrice
de plusieurs blogs confirme : « Les
élèves sont dans une angoisse inouïe quand il s’agit de décider de qu’ils vont
faire l’an prochain. Mais, au-delà de ça, beaucoup souffrent de solitude. Les
parents sont souvent absents, ils voyagent professionnellement, en particulier
dans les milieux privilégiés. Les mères travaillent. Ceux qui ont leur mère à
la maison ne sont pas dans ce désespoir. » Et elle raconte qu’elle
voit arriver à ses cours des élèves dans les vapes, qui parfois s’endorment, ou
qui, à l’heure du déjeuner, jouent tant dans les salles de jeux vidéo qu’ils
ratent la reprise des cours.
Mal-être
général
La surprise de Philippe Daumas, conseiller
principal d’éducation, quand il est passé voilà dix ans des établissements de
banlieue, où il a mené toute sa carrière, au lycée Buffon, où il la termine,
fut de découvrir qu’il y avait autant de problème dans ces quartiers
culturellement favorisés que dans les zones sensibles. « Je pensais me reposer, dans cet établissement sélectif, mais je
me suis trouvé confronté à un grand nombre d’élèves à problèmes, des cas lourds :
des anorexies graves, des dépressions, des phobies scolaires typiques des
milieux haut de gamme. A la Courneuve aussi, on sèche les cours, mais par pour
ces raisons-là. » Le CPE secoue la tête, soupire, compte : « sur 500 terminales et prépas, j’ai
une vingtaine d’anorexiques en cours de traitement. Cela peut paraître
marginal. Je trouve que c’est beaucoup. » Et le mal-être est général.
Le mélange vodka-joint-jeu vidéo est contagieux. « En dix ans, cela s’est aggravé, les phénomènes d’addictions, en
particulier, les beuveries, les heures passées devant l’ordinateur, et puis, en
fin de trimestre, les crises de nerfs, de tétanie ou d’épilepsie. Ils sont sous
pression, ils pensent qu’ils sont fichus s’ils ne réussissent pas. «
Philippe Daumas incrimine moins les contradictions des parents -exigeants et
laxistes à la fois- que l’individualisme généralisé : Face à un monde où règnent à leurs yeux magouilles et barbarie, ils n’envisagent
pas de s’arrimer à un cadre collectif : c’est le culte de la démerde, de
la solution individuelle. » D’ailleurs c’est le leitmotiv parental :
« Bagarre-toi » Mais, précise
le CPE, « il y a des élèves que ça
stimule, et beaucoup que ça épouvante. »
Le malaise des élèves du collège de Clichy, où
Hanifa Sadaoui est CPE, s’exprime le plus souvent par la violence à l’égard d’autrui
qu’au lycée de Philippe Daumas. Mais, comme à Paris, l’agressivité des élèves s’y
retourne aussi contre eux-mêmes. « On
voit des gamins déprimés qui parlent de suicide à leur famille ou aux trois
médiateurs que nous avons mis en place. » Hanifa Sadaoui,
instinctivement, affirme que les élèves les moins favorisés socialement sont
aussi, souvent, les plus fragiles, mais elle précise que, dans tous les
milieux, les élèves croulent sous les appareils sophistiqués, iPod, portable,
etc. « Ils pensent qu’à consommer.
Beaucoup de parents leur donnent énormément d’objets, puis disent "je ne
comprends pas, je lui donne tout, et il se comporte mal" » Elle
ajoute : « Pourquoi les ados
fourniraient-ils le moindre effort ? Ils ont tout ! » Et
elle affirme que les rôles sont souvent inversés dans les familles : « Les enfants sont des petits Bouddha, ils
finissent par remettre en question la parole des parents, puis de tous les
adultes. Même les profs sont systématiquement obligés de justifier leurs
décisions. Il faudrait savoir parfois dire : "C’est comme ça parce
que c’est comme ça" ».
Or, les parents sont aussi dépassés qu’incohérents,
soulignent les psychiatres qui les rencontrent quand leurs enfants vont mal. « C’est un problème éducatif, qui
commence tôt, déplore l’un d’entre eux, dans le Gard. Comment voulez-vous apprendre à un enfant à s’habiller, à se concentrer
sur son travail, à se coucher à l’heure, quand on l’élève fans l’excitation
avec des télés allumées en permanence, y compris dans sa chambre ? »
Décourage, ce pédopsychiatre ajoute : Je
ne suis pas en position de soigner les enfants. Je dois d’abord rééduquer les
parents, qui se sentent coupables dire non à leurs enfants, quitte à crier sans
arrêt contre eux sans jamais faire respecter les interdits. » Tout est discutable, même les règles. Selon l’étude
du Centre d’analyse stratégique, 39% des Français seulement ne trouvent jamais
justifiable de toucher indûment des aides publiques, contre par exemple 83% des
Danois. Alors les interdits…Quels interdits ?
L’incohérence est générale, selon le psychiatre
Sylvain Berdah, chef de service à l’hôpital d’Aulnay-Sous-Bois. « Très exigeante, la société ordonne
aux jeunes de réussir à tout prix, sans les y préparer. » La découverte de la démocratie a été un
progrès, gâché par l’usage qu’on en a fait, en particulier à l’école,
accuse-t-il. « Il y a eu une
entreprise de démolition menée par les pédagogues, qui ont laissé tomber l’autorité,
symbole à leur yeux du pouvoir capitalise. On a voulu que les jeunes soient des
chercheurs, et découvrent par eux-mêmes ce qu’ils sont à apprendre. C’est une
catastrophe. » Parallèlement à
la maison, dit-il, on les protège trop tout en couvant les pires ambitions pour
eux. « Ils n’y arrivent pas, ils ne
sont pas habitués à faire des efforts, et ils dépriment. Ils s’attaquent à leur
corps, par des scarifications ou des tentatives de suicide. Cela fait mal, mais
enfin ils savent pourquoi ils ont mal. » Sylvain Berdah, dont l’action de prévention du
suicide adolescent est assez efficace puisqu’elle est sanctionnée par un taux
de récidive « 10 fois inférieur à
la moyenne nationale », a mis en place, bien avant la loi de 2002 qui
l’autorise, une consultation où les ados peuvent venir à l’insu de leurs
parents : « Très utile pour
récupérer les victimes de maltraitance ou d’inceste, de même que les amateurs
de cannabis. » Et il a monté
des permanences psychologiques dans plusieurs collèges de Seine-Saint-Denis, où
il reçoit enseignants et élèves.
A l’école des parents
et des éducateurs d’Ile-de-France, qui a lancé en 1995, un numéro vert, Fil
Santé Jeunes, la psychologue Marie-Catherine Chikh résume les plaintes : « C’est tous des cons (mes parents, les
profs). Mon père, je ne le vois jamais. Je n’arrive à que dalle. Je n’ai pas
pris la bonne voie. Je n’ai envie de rien ? Je suis toujours dans ma
chambre. C’est normal de penser qu’on pourrait passer par la fenêtre à 12 ans ? »
Mais elle prévient : « Ils sont
dépressifs comme les autres générations. La plupart des gens aujourd’hui,
considèrent qu’ils ont droit au bonheur de 8 heures du matin à 8 heures du
soir. Dès que ça s’arrête, ils se croient malheureux. » Cette
incapacité à affronter les difficultés
est particulièrement aiguë chez les ados qui, comme l’explique le psychiatre
Patrice Huerre (Les nouveaux ados, éditions
Bayard), manquent de bouc émissaire : faute de régulations et de
contraintes, « chacun est renvoyé à
lui-même et ne peut plus en vouloir aussi facilement à une instance supérieur. »
Laura, 17 ans, conclut : « Chacun
doit contrôler sa vie mais on est perdu. »
Certes, la plupart
des experts soulignent qu’il ne faut pas généraliser l’angoisse adolescente.
Pourtant, en privé, pas un d’entre eux ne se dit serein sur le sujet ? Le
sociologue Paul Yonnet, auteur d’un ouvrage remarquable sur la famille (le recul de la mort, l’avènement de l’individu
contemporain, Gallimard) affirme que les ados sont placés dans des
contradictions mortifères. « Ils
sont élevés dans le fétichisme de l’autonomie. On les a amenés à prouver qu’ils
étaient des enfants du désir. Ils sont dotés d’un moi surpuissant, reconnu très
tôt. Mais leur entrée dans la vie active, problématique, ne cesse d’être
retardée. Ils se réfugient dans des conduites d’épuisement de leur attente. »
Yonnet parle de « pathologies »
de la maîtrise du réel. Ils ont eu pour parents des adultes « qui se sont octroyés le droit de se
séparer dès que l’un ne peut plus supporter l’autre. » Même s’ils ne séparent pas, c’est possible, et
c’est angoissant. « Et on leur tient
des discours apocalyptiques sur la planète. » Que maîtrisent-ils, tant qu’ils ne travaillent
pas ? A peine leur monde virtuel ? Sur Skyblog, Babybadgirl se
présente : elle aime « fumer,
sortir, tapé des bars, mé pote, ma fami » Elle déteste : « (se) priver, (se) prendre la tête. »
Deux blogs plus loin, Elixianne : « Je
sais pas trop quoi mettre si c’n’est qu’il y a interdiction de se prendre la
tête. »
Pour les prises de
tête, on a le temps, clament les mutants. Et quand on leur demande s’ils sont
prêts à assumer par leurs impôts les retraites de la génération précédente, les
jeunes Français sont les derniers (11%) à dire oui, contre 63% des Chinois, 35%
des Danois, 32% des Américains. On les exhorte à devenir eux-mêmes, tout en
leur assénant qu’ils ont à peine un avenir de variable d’ajustement dans un
monde qui s’effondre. Comment peut-on leur demander en plus de soutenir les
autres ?
OTH 412, bis
Il y a de nombreux moyens de trouver le bonheur: en compagnie de ses bons amis, en ayant le sentiment d'avoir aidé quelqu'un à réaliser un de ses rêves, en ayant la promesse d'un nouvel espoir. Il faut s'accorder le droit d'être heureux, parce qu'on ne sait jamais combien de temps on va rester heureux.
OTH 412
Parfois la souffrance prend une place si envahissante dans
notre vie qu’on pense qu’elle durera toujours, parce qu’on ne se souvient même
pas de ce que s’est que de vivre sans. Mais un beau jour on se rend compte que
quelque chose a changé. Au début on pense qu’il y a un problème parce qu’on ne
comprend pas cette nouvelle sensation, et puis on finit par se rendre compte de
ce que s’est. On est heureux.









